Pierre Desproges, le Chroniqueur Extraordinaire !

Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurIl s’est fait connaître dans les années 70 chez Jacques Martin, a été chroniqueur, présentateur comique à l’Olympia, journaliste, mais a acquis la notoriété dans les années 80 grâce à deux émissions de radio immortelles, une émission de télévision unique en son genre, et deux one-man-show. Son seul roman, méconnu, mais pourtant génial, se vend moins que ses recueils de sketchs ou de réflexions mi-philosophiques, mi-accusatrices. Pourfendeur de la bêtise, il aimait les bons vins et la grammaire.

 Ce misanthrope acharné qui soutenait que dans une manifestation, “l’intelligence se divise par le nombre de participants” était l’ami de Coluche, de Bedos, de Cavanna, de Renaud. Il meurt à 49 ans en 1988. Il a marqué au fer rouge de l’irrévérence la France entière et a porté la satire à son point le plus haut. Il s’appelait Pierre Desproges.
Né en 1939, il ne sait que faire après son bac et vivote jusqu’à ce qu’il devienne chroniqueur au journal “L’Aurore”. Son humour noir et décalé manquent de le faire renvoyer. Il est alors sauvé par Françoise Sagan, qui écrit pour le soutenir.
 Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurRemarqué par la télévision, il rentre dans l’équipe de Jacques Martin pour sa nouvelle émission, “Le Petit Rapporteur”, en 1975. Il faut savoir que Martin souhaitait être viré et ne plus faire de télé : il avait décidé de créer une émission complètement décalée, subversive et de mauvais goût, satirique et sans gêne afin que les programmateurs, choqués, le laissent partir.
C’est tout l’inverse qui se produit : “Le Petit Rapporteur”, de 75 à 76, et “La lorgnette” de 76 à 78 seront des émissions populaires et très suivies. Autour de Martin, et aux côtés de Desproges, le chroniqueur Pierre Bonte, le dessinateur Piem, le comédien Daniel Prévost et la future vedette Stéphane Collaro.  Une sorte de miracle télévisuel qui va réveiller la France endormie et encore traditionaliste des années Giscard.
Une interview culte le propulse sur le devant de la scène : “Comment ça va la petite santé ?” est la première question qu’il pose à Sagan, dans une interview pour l’émission. Il lui parle ensuite de sa famille et oublie complètement son entretien avec le grand écrivain qui répond patiemment à ses questions incongrues sur le tissu de sa robe, par exemple…
 Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurIl écrira ensuite pour Thierry Le Luron, la postérité retenant surtout le sketch de l’interview de Le Luron/Giscard par Desproges. En 1982, c’est la gloire : Desproges pénètre dans les foyers grâce à “La minute nécessaire de monsieur Cyclopède”, sur FR3.
 Cette émission est réalisée par Jean-Louis Fournier, à qui l’on doit également “Antivol” ou “La Noireaude”. Desproges se lance en une minute dans un délire pseudo-logique hallucinant et pince sans rire, où l’humour noir le dispute au non-sens. “Étonnant, non ?” est la phrase rituelle prononcée à la fin de chaque épisode. Comme il le dira lui-même, “Il y a les imbéciles qui aiment et les imbéciles qui n’aiment pas”. Un jour, il explique sur un plateau de télévision : “Un type m’a arrêté dans la rue, il m’a dit : « C’est quoi votre émission ? »… il savait pas ! Il savait pas si c’était pour rire, des infos, la météo…”

Les années 80 démarrent sur les chapeaux de roues pour Pierre, car il distille son humour féroce à la radio, en plus de passer à la télé.

 Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurEntre 1980 et 1983, il est le procureur d’un faux tribunal sur France Inter, “Le tribunal des Flagrants-Délires”. Un invité est “jugé” par le président Claude Villers, défendu par l’avocat Luis Rego et mis en accusation par le procureur Pierre Desproges. Entre déclaration d’amour à Dorothée et questionnement sur l’humour devant Le Pen, jeux de mots ras-de-terre et envolées lyriques dans un style impeccable, maîtrisant comme personne la syntaxe et la concordance des temps, Desproges maltraite joyeusement les invités et s’offre souvent une ballade dans un sketch ou une anecdote. La liste des exploits linguistiques du bonhomme est trop longue. Il me vient toutefois celui-ci : « Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne. » C’était pendant le réquisitoire contre l’immense chanteur anarchiste François Bérenger.
Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurCette phrase illustre assez bien Desproges, qui, lorsqu’il parle de son service militaire, n’a pas de mots assez durs, qui lorsqu’il évoque la “cour” autour de Coluche explique que “si cet homme avait été de la merde, ils eussent été ses mouches”, qui ne manifeste jamais, qui conchie les chanteurs de rock des 80’s, et enterre vivant ses semblables. Sa misanthropie, au fond, est un amour de l’autre, mais déçu : “On a envie d’aimer mais on ne peut pas. Tu es là, homme mon frère, mon semblable, mon presque-moi. Tu es là, près de moi, je te tends les bras, je cherche la chaleur de ton amitié. Mais au moment même où j’espère que je vais t’aimer, tu me regardes et tu dis : – Vous avez vu Serge Lama samedi sur la Une, c’était chouette.”

Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurEn 1985, il a une émission de radio rien que pour lui : les “Chroniques de la haine ordinaire”. Il y dénonce la veulerie quotidienne, la mesquinerie des pauvres, la suffisance des riches, le rock, les écologistes, la gauche, la droite, les buveurs d’eau, les sportifs, la guerre, les militaires, les voleurs. Et les racistes. C’est un de ses grands combats. Comme quoi, ça prouve qu’il aimait l’humanité, finalement.

Il s’en explique (et je vais résumer) dans “La seule certitude que j’ai c’est d’être dans le doute”, magnifique livre issu d’un entretien avec Yves Riou et Philippe Pouchain, en décembre 1986 : né pendant la Seconde Guerre Mondiale, Desproges s’est toujours questionné sur le nazisme et le racisme. Il lui semblait inconcevable que ces choses se soient déroulées pendant son enfance. Et pourtant… aussi, fustigera-t-il toute sa vie la haine des autres, lui qui aimait tant détester son prochain. “Quand on lèvera des impôts pour les mourants du monde et qu’on fera la quête pour préparer les guerres, j’irai chanter avec Renaud. En attendant, oui mon pote, j’ai cent balles et je les garde !” lance-t-il lors d’une de ses chroniques à propos des restaurants du Coeur et des Chanteurs Sans Frontières pour l’Ethiopie. Le caritatif lui faisait horreur : “Je ne vais pas montrer mon cœur gratuitement alors qu’on me paye pour montrer mon cul”. Pas faux…
 Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurEn 1985, un roman : “Des femmes qui tombent”. Peu connu, ce livre retrace l’enquête menée par un médecin de campagne, dans le Limousin. Les femmes de son village meurent les unes après les autres. Qui est l’assassin ? Le héros, alcoolique, paumé, flanqué d’un fils handicapé moteur et cérébral, en bute à la fois à la bêtise ambiante et à l’affection de ses proches, pourrait être pathétique. L’histoire pourrait être sinistre. Rassurez-vous : il n’y a pas une seule page où l’on n’éclate pas de rire !
 Peu de temps avant sa mort il est invité par Michel Polac pour l’émission “Droit de Réponse”. Il souhaite parler d’un livre sur la rumeur. Polac n’arrive pas à inviter l’auteur du livre, et Desproges préfère décliner l’invitation. La rumeur, en effet, a fait le tour du show-biz : Desproges a le SIDA. C’est faux, bien sûr. Mais il est vrai qu’il semble affaibli. En réalité, il est atteint d’un cancer. Il ne le sait pas ; il minimise sa maladie.
 Pourtant, il écrit dans un texte qui sera retrouvé parmi ses notes pour un troisième one-man-show, l’histoire d’un homme dont le médecin lui annonce qu’il a un cancer. Réplique immédiate du malade : “Le soir même, chez l’écailler, j’ai bouffé un tourteau ; ça nous fait 1 partout”. Il parlait souvent du cancer parce que ça choquait les bien-pensants. Il n’aimait pas les bien-pensants, il soutiendra Jaques Séguéla – lui qui détestait la publicité – lorsque ce dernier tournera le spot “La drogue c’est de la merde”. Il qualifie la pub anti-drogue de Séguéla de “chef d’œuvre” et s’emporte contre ceux qui s’indignaient à l’époque d’entendre un gros mot à la télévision. C’est Jean-Louis Fournier qui rédigera l’annonce de sa mort : “Pierre Desproges est mort d’un cancer. Étonnant, non ?”
Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurA l’instar de Coluche, Desproges laisse un vide immense. Comme son ami il avait un don, cet “art de plaire” dont parle Molière et que citait Coluche, cette capacité à faire tout passer dans ses textes, du jeu de mot le plus trivial (“suicide / poil aux rides”) à l’envolée la plus fine. Il n’hésitait pas à citer plus grand que lui, selon ses critères. Il aimait beaucoup Brassens… et moins Dalida. Il s’étonnait lorsqu’on lui disait qu’il avait une “voix” en radio.
Desproges maniait l’ironie comme personne. Coluche jouait un rôle sur scène, celui du type bête et méchant, vulgaire, et il se faisait plaisir. Desproges fustigeait la bêtise quand Coluche s’en amusait. Desproges le littéraire et Coluche l’analphabète qui se vantait de ne pas lire de livres, qui n’écrivait pas et qui enregistrait ses idées et les conversations sur un magnéto, Coluche entouré d’amis, ou de faux amis, et Desproges triant sur le volet ceux qui le côtoyaient. Drôle d’amitié que la leur.
 Annees 80, 80's, eighties, pierre desproges, humour, nostalgie, la minute de monsieur cyclopede, jacques martin, one man show, coluche, le petit rapporteurLaurent Ruquier, lors d’une émission hommage sur Canal Plus en 1998 disait que le premier one-man-show de Desproges était à moitié réussi, “le public réagissait difficilement”. Philippe Gildas ajouta : “Bedos lui avait donné des conseils pour le second, il était dix fois meilleur”.  Desproges le reconnaissait : il avait préparé les textes du deuxième one-man-show “en pensant à la scène”. Il écrivit un jour : “Guy Bedos est mon ami : il doit le rester”. Il défendit Bedos qui était allé chez Sabatier au “Jeu de la Vérité” alors qu’il trouvait les émissions de notre gentil-présentateur-vedette-national insupportables : “Bedos ne s’est pas compromis :  il a un combat. Il est allé chez Sabatier pour dire le contraire de Delon”.
Pour vous aventurer chez Desproges, commencez par lire les “Chroniques de la haine ordinaire”, puis allez écouter sur le net les “Réquisitoires”, et continuez par son roman “Des femmes qui tombent”. Ensuite, libre à vous d’aller à la découverte.

Une dernière ? Celle-ci, sans doute ma préférée : “L’intelligence c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.”


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